« Quand on tournait franchement le dos au soleil et qu’on regardait vers l’est, on apercevait enfin deux groupes superposés de nuages, étirés dans le sens de la longueur et détachés comme à contre-jour par l’incidence des rayons solaires sur un arrière-plan de rempart mamelu et ventripotent, mais tout aérien et nacré de reflets roses, mauves et argentés. » – Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, p. 65

La majorité d’entre nous entretien une relation ambiguë avec l’automne. J’ai connu quelqu’un, il y a longtemps, qui adorait la saison des morts. Elle y voyait l’immensité des formes, des souffrances et des teintes, la supernova du monde qui s’hyperbole avant que ne s’éteigne irrémédiablement la vie. L’automne faisait partie du monde, comme la mort, et comme ces scènes où se jouent et se rejouent les drames qui font la trame sur laquelle nous édifions nos rêves de grandeur et de beauté. L’automne n’est, finalement, qu’une feinte, une atténuation apparente de la volonté de la vie. Les garçons et les filles revêtent leurs parures étoffées, emprisonnant les quelques rayons de l’astre qui, sitôt disparu, révèle les pavés humides des bruines subtiles du crépuscule. Les guêtres et les écharpes se drapent de sombres teintes, les couvre-chefs se coordonnent aux bottillons, notre nudité estivale succombe à ces compositions textiles d’une frivolité désarmante. 

En montrant l’absence, l’automne oblige la création de nouveaux arrangements : routine, rigidité, contrainte, tant d’incitations à l’irresponsabilité créatrice, à l’irrationalité des êtres. L’automne est un appel à succéder au vide. Les arbres qui feignent l’extinction ressurgissent de leurs pleins feux au printemps. Uniformes de verdure, forts d’une volonté homogène qui les mène vers le ciel, la différence les laisse indifférents. Ils prennent le soleil en feignant de s’éteindre. Comme eux, nous sommes réglés par notre propre finitude. La démultiplication des possibles, la création et la recréation de nos existences, ne sont en fait que des feintes. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », dit l’adage. Cela vaut pour les arbres, aussi.

Steve Jobs est mort. Sentiments partagés. Conséquences partageantes. Steve Jobs était un arbre. Difficile de décider si cela doit nous rendre tristes ou heureux. S’il s’agit de pleurer ou de célébrer l’existence d’un être, sa fin, enfin, qui nous lègue un avenir de possibles impossibles. « Soyons réalistes… » La mort de Steve Jobs, l’automne, c’est le monde qui nous dit qu’au printemps de nos vies, tout reste encore à faire.

« La volonté constitue le fond des choses », écrit Schopenhauer, « elle n’est pas seulement libre, elle est toute puissante ». Une volonté de puissance qui, lorsque nous sommes confrontés à la mort, la nôtre, doit nous exhorter à dépasser le jeu des apparences fugitives. Des amas futiles de quotidiens. À donner sens à nos créations et à nos recréations, dans le temps et dans le monde. Nous inciter à embrasser l’automne du monde, l’automne de Steve Jobs et de l’hémisphère Nord du globe. La mort qui nous guette, individuellement, « et non le vouloir-vivre qui s’exprime en nous ».

Si Apple est une secte, alors je suis un apôtre et mon gourou est mort. Certains sujets fidèles lui voueront des processions aux sons des « longue vie au roi », à son oeuvre et à son fruit. Que cet esprit inspirant lui survive. Et le vouloir-vivre qui s’exprimait en lui.