Par Francis Gosselin

Qu’on le veuille ou non, qu’on y participe ou non, la notion de conversation s’est radicalement transformée au cours du siècle dernier. Nous échangeons bien entendu toujours face à face, cela demeure. Il s’agit d’ailleurs toujours, encore, de la meilleure manière de connecter, de passer un message, de s’entendre, de converger. En fait, la particularité de ce changement ne relève pas tellement d’une dénaturation des fondements d’une théorie de la communication, elle modifie à la marge ses formes. « La forme », écrivait Victor Hugo, « c’est le fond qui remonte à la surface ». La forme change, le fond reste. Le cas échéant, l’ouverture d’une multiplicité de canaux renforce et affine notre capacité à percevoir, à ressentir l’insaisissable subtilité de la conversation, sous toutes ses déclinaisons sémantiques.

 

La démultiplication médiatique a ceci de riche qu’elle confère à certains un don d’ubiquité. Elle permet à l’animateur Julien Goetz, présent à Strasbourg pour la programmation « Culture du remix », d’utiliser Twitter pour appeler toute la francophonie à « faire remonter des questions » et ce, alors même qu’il est en ondes. Preuve que la croissance des manières d’échanger le monde n’est pas nécessairement préjudiciable à ce qui lui précède, la radio, premier médium de « conversation » de masse véritablement technologique, de « one-to-many » dirait Laurent Simon, vit encore, et connaît avec le podcast et la webradio des heures fastes. En effet, la radio permet une forme de conversation presque impossible par ailleurs : elle enchaîne et requiert une performance continue, qui rappelle un niveau supérieur de « mise en scène » de la vie quotidienne, rappelant le sociologue interactionniste Erwin Goffmann (1959). Ainsi, non seulement la radio survit, elle revit en imposant sa nature performative à des débats qui autrement se perdent dans le nombre, dans l’immodération, ou tout simplement dans le temps. Les paroles s’envolent, la radio reste.

 

Loin d’être confiné à une logique de superposition, les canaux de communication numérique transforment également la production et la réception de médias traditionnels. Cette transformation est illustrée par le projet L’arrière-monde du studio Elsanime, projet de cross-média de Stéphane Martinez et Laure Isenmann (en partenariat avec Orange) qui sera non seulement diffusé exclusivement sur les plateformes numériques, mais dont le modèle de diffusion reposera sur la capacité d’une communauté à croître et à attirer de nouveaux membres. Diffusé principalement par les réseaux sociaux virtuels, ce projet d’animation au format motion comics traditionnel s’articulera autour d’une distribution court-circuitant les canaux habituels.

 

Toujours au cinéma, il faut rappeler que « l’ère des conversations » est aussi le fondement du repositionnement de l’Office National du Film du Canada qui, par un passage au numérique réussi, à pu rétablir sa notoriété comme institution d’avant-garde de la production cinématographique professionnelle. Cette conversion de l’institution, légendaire en raison des innombrables succès qu’elle aura permis au milieu du siècle dernier, passe par un enracinement au sein des nouveaux modes de conversation. Depuis l’application mobile permettant le visionnement ‘offline’ – célébrée par sa communauté d’auditeurs et d’experts – jusqu’à la mise à disponibilité de vastes répertoires en ligne, sa forte présence sur les réseaux sociaux ou encore le recours croissant à l’utilisateur dans la génération de contenus, la conversation devient un instrument politique créatif incontournable pour cette industrie. Les projets BLABLA, Sacré Montagne ou Code Barre méritent à cet effet d’être explorés.

 

Ainsi, cette ère des conversations est, comme tout autre phénomène socio-historique, soumise à la relation qu’entretiennent les acteurs avec ces outils nouveaux. Des conséquences géométriques fictives du monolithe de 2011: Odyssée de l’espace, aux grottes de Lascaux, à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg ou du téléphone par Bell, la dernière invention, les réseaux sociaux virtuels constituent une forme nouvelle de conversation entre les êtres. Cela permet de créer, comme en avait la prétention cette École d’automne en Management de la Créativité tenue à Strasbourg, une forme nouvelle de Cité centrée sur la connaissance. Or comme nous l’observons, la « citoyenneté » qu’implique la participation à cette cité des idées nouvelle est, pour l’instant, facultative. Plusieurs se montrent réticents à joindre cette modernité de peur qu’elle transforme leurs modes de fonctionnement, pollue leurs esprits, introduise une vulnérabilité dans leurs usages. Les plus démunis y réagissent violemment, voyant dans l’économie de la connaissance une nouvelle forme de libéralisme. L’évolution semble pourtant inéluctable : convergences et cohérences se font se plus en plus dans cet univers parallèle, virtuel, en complément d’accords sur les mondes réels. Aucune conversion n’est inévitable à l’échelle d’une génération. Mais la conversation se poursuit néanmoins, et de plus en plus, elle appartient à cet « ailleurs » qui est pourtant bien ici. Vous êtes ici. Enfin, presque.