La porosité entre créativité culinaire et création graphique
Par Jeremy Joncheray

S’il existe un constat qui s’applique de par le monde, c’est l’omniprésence de la question du culinaire dans la conduite de nos existences. Des « food trucks » américains aux chefs français expatriés au Japon, la nature ubiquitaire de l’alimentaire est indiscutable. Dans certains cas, elle constitue un moyen, dans d’autres, une finalité. L’indubitable centralité de cet enjeu a incité, au cours des dernières années, la création de laboratoires culinaires, émergeant un peu partout comme autant de lieux intrigants. On sent que ce qui s’apparentait jadis à une mode passagère s’ancre dans l’esprit du temps. Cuisiner, apprêter, assembler, voire même goûter et déguster, sont des actions qui appartiennent désormais au vaste monde des pratiques créatives.

Ceci dit, entre réflexions « créatives » habituelles et pratique de la cuisine, quelles convergences peut-on envisager ? Puisque l’on dit toujours que l’appétit vient en mangeant, quels parallèles, quels croisements, peut-on établir entre les disciplines de la bouche et celles du crayon ?

Le processus créatif, toutes disciplines confondues, s’apparente parfois clairement à l’action culinaire. Dans la plupart des cas, nous commençons par rassembler des informations, choisir les outils et les finalités ; ce n’est qu’ensuite qu’on passe à la pratique, à l’acte. Pareillement, nous commençons par faire nos courses, choisir nos ingrédients et nos recettes, puis nous passons en cuisine.
Pour le designer comme pour le cuisinier, ce qui arrive ensuite est parfois prévu, routinier, parfois inédit et surprenant. À chaque étape, des outils, des astuces et des processus sont mis en place de part et d’autre ce qui rapproche ces deux univers. Certains, comme Ferran Adrià, Thierry Marx ou Marije Vogelzang, définissent même leurs pratiques en se réclamant de l’idée de créativité culinaire ; une association qui, si elle va de soi pour certains, peut paraître oxymoronique pour d’autres. Il n’en demeure pas moins que chacun d’entre eux, au sein de leurs laboratoires et de leurs restaurants respectifs, développent des projets relevant de véritables démarches créatives.

 

Quelques exemples : Ferran Adrià met en place un « lexique scientifique gastronomique » permettant de traduire l’expérience gastronomique autrement que part des simples notations. Sang-Hoon Degeimbre, un chef étoilé, a officialisé la pratique du food pairing. Cette pratique consiste à associer parfaitement deux aliments a priori incompatibles, mais affichant des composantes moléculaires similaires. Le chef français Thierry Marx, de son côté, développe avec Raphaël Haumont, un scientifique, des expérimentations culinaires qui se retrouvent parfois sur la carte du chef étoilé.

Pour tenter de répondre à cette question, Caroline Champion, cette « exploratrice des saveurs », propose un essai intitulé « Hors d’œuvre » . Traitant des relations entre l’art et la cuisine, Champion évoque ces « tableaux pièges » de Daniel Spoerri qui ouvre son restaurant-galerie où chaque assiette se transforme en tableau. Il n’est d’ailleurs pas rares, ces jours-ci, qu’avant de devenir un plat, une assiette dressée, les chefs sketchent, dessinent leurs compositions.

Comme l’écrivait Laurent Simon dans un billet de blog récent, les idées viennent des rêves, des rencontres et de l’action. Pour Thierry Marx, la cuisine, à l’instar de ces autres disciplines naturellement créatives, se construit naturellement de ces trois composantes. Dans un interview donné sur France Culture, le célèbre chef français affirme s’inspirer de ses voyages et de ses expériences. De son côté, le designer graphique autrichien Stefan Sagmeister, dans un TED Talk récent, vantait son système créatif entre expérimentation et retraite intercalée. Le plaisir, la délicatesse, le plaisir pris à l’expérimentation gastronomique, ne sont-ils pas autant d’occasions de rêver, de nous rencontrer, puis d’agir ?

Nous mangeons, nous créons, nous mangeons à nouveau, créons à nouveau… La créativité graphique, la créativité culinaire, deux univers qui tantôt s’ignorent, tantôt s’abreuvent réciproquement, délectant les sens divers, élevant chacune des disciplines vers de nouveaux horizons. D’autres univers sont-ils susceptibles de joindre la danse ? Assurément.
Merci à Francis Gosselin pour les commentaires et la relecture