De la provocation dans l’idée clef:

Semmelweis et l’armée du statu quo

 

Ce texte est extrait du livre « Le chasseur, le mage et le cultivateur ou les trois

épreuves de l’innovation » (aux éditions nullius in verba)

 

Miguel Aubouy

Chercheur, consultant, écrivain

 

On trouve facilement sur Internet deux portraits d’Ignaz Semmelweis, qui contrastent par l’impression qu’ils laissent. Le premier le représente de trois quarts. Il semble avoir une soixantaine d’années, bien que sa biographie indique qu’il est mort à l’âge de quarante-sept ans. Son visage est plein. La silhouette que l’on devine aux épaules est massive. Son front est large, sa tête dégarnie ne lui laisse qu’une demi-couronne de cheveux fins et courts, blancs sur les tempes, et noirs à l’arrière du crâne. Sa bouche est mangée par une moustache poivre et sel. Son nez est droit. Ses sourcils sont épais.

Sur ce portrait, il semble concentré. On devine un léger plissement sur le front. Son regard prend une apparence de détermination et de douceur, comme celui d’un grand-père tout à la fois attentif, soucieux et bon.

Le second portrait se trouve sur un timbre autrichien qui le représente de face. Sur cette image, il paraît avoir une quarantaine d’années. Sa moustache retombe sur les côtés de sa bouche, formant un arc de cercle régulier. Un trait, comme une cicatrice, marque sa lèvre inférieure, traçant un rictus de dégoût triste. Parce que ses yeux sont mal dessinés, son regard semble vide comme celui d’un cadavre. Ou d’un fou.

Ignaz Semmelweis est un médecin d’origine hongroise qui fit l’essentiel de sa carrière à l’hôpital général de Vienne, en Autriche, au milieu du XIXe siècle. En 1843, dans le service de natalité où il exerce, le taux de mortalité est très élevé. Près d’une femme sur cinq meurt quelques jours après avoir accouché, d’une maladie que les médecins nomment la « fièvre puerpérale ». À l’époque, on ignore ce qui provoque cette fièvre. Certains médecins invoquent la surpopulation. D’autres accusent de mystérieuses vapeurs délétères. Aucune des mesures qui sont prises n’arrive à réduire cette mortalité.

Ignaz Semmelweis trouve la solution par sérendipité. À la fin de l’année 1846, son collègue et ami Jakob Kolletschka s’entaille la main avec un scalpel au cours d’une dissection. La blessure est profonde. Elle est grave. Elle dégénère rapidement en une maladie mortelle.

Alors que son ami est à mourir, Semmelweis se trouve dans la peine. Il se rend à son chevet. Il le veille longuement, de nombreuses fois.

Lors d’une de ces visites, soudain, Semmelweis fait une observation clef. Il remarque que les symptômes de son ami mourant sont très semblables à ceux des patientes atteintes de fièvre puerpérale. Puis il formule l’idée clef dans la foulée : ce sont les médecins qui contaminent les femmes enceintes avec des agents pathogènes qu’ils transportent depuis les salles de dissection jusque dans les salles d’accouchement.

Alors, très vite, Semmelweis trouve une manière simple de mettre au monde son idée. Il crée deux choses élémentaires : une disposition ainsi qu’une règle de fonctionnement. Semmelweis propose de l’eau de Javel à l’entrée des salles d’accouchement. Il impose à tous ses collègues médecins de l’utiliser pour se laver les mains avant tout examen.

Cette règle produit un effet immédiat. Le taux de mortalité des femmes enceintes choit de dix-huit à un pour cent. Lors des mois de mars et d’août 1848, on ne déplore aucun décès.

Grâce à l’action de Semmelweis, plusieurs dizaines de mères sont vivantes cette année-là, qui auraient dû mourir.

Si l’histoire d’Ignaz Semmelweis est particulièrement fascinante, c’est qu’elle est d’une grande pureté du point de vue de l’innovation. Elle possède trois caractères qu’on ne trouve pour ainsi dire jamais réunis dans une invention : il s’agit d’une question de vie ou de mort ; elle est très simple à mettre en œuvre ; et elle produit immédiatement des résultats quantifiables.

Peu d’innovations sont donc aussi cristallines, et peu, en même temps, furent saccagées autant que celle de Semmelweis par la violence de l’esprit conservateur.

Car, pour le corps médical de son temps, l’idée clef de Semmelweis est une provocation. Penser que ceux-là mêmes qui ont la charge de guérir les patients puissent leur apporter la mort est une impudence. Et puis les nombreuses salissures sur les mains des chirurgiens sont, à l’époque, pour cette communauté, un signe de reconnaissance autant que l’expression visible de leurs exploits. Cet usage se transmet de maître à élève. Il appartient à la tradition. Qui n’est pas sale, n’est pas médecin. Ou bien il vient d’ailleurs. La deuxième insulte que l’innovateur essuie, dont il doit être fier, c’est « vandale ! »

En vérité, l’idée de se laver les mains à l’eau de Javel ne passe pas. Les médecins la perçoivent comme un affront. Malgré son caractère d’évidence et les résultats spectaculaires qu’elle produit, cette découverte est une offense. Cette offense demande réparation.

Brusquement, son origine hongroise est prise en mauvaise part. Semmelweis devient « un étranger », c’est-à-dire, aux yeux de ceux pour qui la moindre différence signe une hiérarchie, un « moins bon par nature ». Ses opinions politiques libérales ressurgissent opportunément pour le discréditer. On cherche à l’humilier. « On peut savoir qu’un véritable génie est venu dans notre monde à ce signe, écrivait Jonathan Swift : il se forme autour de lui une conjuration d’imbéciles qui cherche à le briser. » En l’occurrence, l’armée du statu quo dispose d’un tribunal spécifique, le Conseil de l’Ordre des médecins. Celui-ci se réunit en 1849. Il ordonne l’exclusion de Semmelweis de l’hôpital général de Vienne.

Ignaz Semmelweis luttera un an de plus. En 1850, ayant perdu tout espoir, triste et déçu, vieilli, malheureux, il quitte brusquement Vienne pour Pest, en Hongrie. Il ne prend même pas la peine de prévenir ses amis les plus proches. Il existe un mythe très ancien qui nous éclaire plus que toutes les histoires modernes sur la problématique de l’innovation. Ce mythe est celui de la déesse Baubo. Il raconte comment Déméter fut sauvée du chagrin et le monde put renaître. Perséphone est morte. Sa mère, Déméter, la déesse des moissons, l’apprenant, cesse de se nourrir. Elle refuse de boire. Elle pleure tant qu’elle néglige les récoltes. Plus rien ne pousse ni ne germe. Une sorte d’hiver glacé envahit la Terre. Le deuil de Déméter met en péril le monde.

Du haut de l’Olympe, les dieux sont inquiets, qui observent le désastre. Ils s’agitent, mais leurs mouvements sont sans effet. Ils parlent, mais leurs paroles sont vaines. Tout ce qui existe meurt ou lentement s’abîme. La désolation gagne la Terre, un jour après l’autre, comme l’espoir disparaît. C’est alors qu’une femme appelée Baubo s’approche de la déesse en larmes. Brusquement, elle retrousse sa tunique. Elle exhibe sa vulve aux yeux de Déméter. D’une main, elle ouvre largement son sexe. De l’autre, elle le palpe. Alors, Déméter sourit. Puis la peine quitte son cœur. Elle rit. Enfin, elle accepte de boire. Le monde est sauvé. Le mythe de Baubo nous raconte que, pour conjurer la mort, il faut faire une chose qui ne doit pas se faire. Pour sauver le monde, il faut braver un interdit. C’est la même histoire qui se rejoue à l’échelle d’une découverte, d’une invention, d’une œuvre, d’un changement brusque de vie. À chaque fois, il se produit un geste scandaleux. Mais par ce geste, elle est renouvelée la lumière qui éclaire toute les choses. Pour créer, il faut provoquer.

 

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